Démarche
Qu’est-ce qu’un corps sinon le moyen pour un être de se manifester au monde ?
Qu’est-ce qu’un corps sinon une enveloppe qui parle de nous et qui entend le monde ?
Depuis toujours, Stéphanie Kristofic s’intéresse au corps humain et à son langage. Elle cherche à en capter l’expressivité, pour tenter de comprendre ce qui se joue entre âme et corps.
« Dans un corps en repos, il n’y a que de la chair, mais dès qu’il s’anime il devient le véhicule de quelque chose d’autre. Dès que le corps entre en mouvement, il est habité par l’âme et l’âme se révèle à travers lui.
Ce qui m’intéresse dans un corps en mouvement, c’est la manifestation d’une vérité qui m’échappe.
Si l’être humain possède une part de divin, ce que l’on appelle l’étincelle de la vie, alors cette divinité s’incarne par sa façon d’habiter un corps et de lui donner vie, de le mettre en mouvement.
Les membres en extension, les muscles en tension, la trajectoire d’un geste révèlent une chair habitée par une intention, par un désir, par un esprit.
En voulant saisir l’instant furtif du mouvement, je tente de percevoir cette parcelle de divin. »
De toutes ses toiles, au fils de séries qui l’aident à avancer dans ses questionnements, elle garde la frustration d’un but non atteint.
« Même en travaillant sur le vif, en m’entourant de danseurs, de modèles vivants, alors que je peins debout, à la spatule, pour rester moi-même dans une dynamique et une rapidité, mes peintures ne peuvent que représenter ce que je cherche. C’est pourquoi j’avais envie d’opérer ce court circuit, pour créer un réel moment de vie. Partager ces instants avec les spectateurs, et engendrer le fruit d’une rencontre instantanée entre le corps habité d’un danseur et le mien. Matérialiser et rendre intemporelle une manifestation fugace de cette rencontre. Donner à ressentir et à voir l’émotion créée par la fusion entre mon sujet et moi, le moment où l’intention qui m’habite rend visible la vérité du corps d’un autre».
Le résultat du happening, ces empreintes de corps enduit de peinture, sont donc autant de surprises et de révélations.
Dans la lignée des anthropométries d’Yves Klein, les corps s’impriment. Cependant, ici, la trace n’est pas que celle d’un corps, c’est une trace de vie, une trace d’énergie, une trace d’émotion et d’intention.
« Ce qui définit le mieux un artiste, c’est peut-être le fait d’être un peu schizophrène, puisque l’artiste a différentes perceptions du monde qui l’entoure : une perception classique, la même que tout le monde, et aussi une perception teintée, ou décalée, ou plus sensible. Un peu comme si l’on regardait le monde à travers un objectif d’appareil photo, et que l’on change la profondeur de champ, le point de focus, ou que l’on insère des lentilles de couleurs ou des lentilles déformantes. Je joue perpétuellement avec ces perceptions, « switchant » de l’une à l’autre. Lorsque je suis en mode « artistique » ou je dirais plutôt « sensitif », je ne vois pas juste des corps en mouvement, je vois des corps fragmentés, tendus par des axes, des lignes, des abstractions, et je ressens davantage la puissance charnelle du corps. »
En utilisant le déséquilibre, Stéphanie Kristofic met simplement l’accent sur la fugacité du moment. Une séquence de mouvement en déséquilibre est par nature quelque chose d’éphémère, puisque pour se figer il faut trouver le point d’équilibre. Ce côté éphémère contribue à créer une émotion insaisissable et à la ressentir comme une manifestation quais surnaturelle. Quelque chose qui se produit hors des règles du temps, quelque chose d’indicible qui apparaît.






